puce Légère comme un papillon
Michela Marzano  (Editions Grasset)  mai 2012

"Je m’étais persuadée que tout s’arrangerait si je devenais aussi légère qu’un papillon. Je deviendrai forte, indépendante, libre. Je serai parfaite." Michela Marzano est italienne, diplômée de l’Ecole Normale Supérieure de Pise, professeur des universités en philosophie travaillant à la faculté de Paris Descartes, et écrivain. Elle est également une ancienne anorexique. Dans Légère comme un papillon, elle se permet enfin de raconter cette maladie, ce qu’elle lui a fait endurer, et surtout comment elle a réussi à s’en échapper.

Des livres qui témoignent, il en existe des dizaines désormais, peut-être des centaines même. On peut parfois se demander leur intérêt et se sentir gêner devant ces déballages intimes. Les critiques sont soit lassés de ces autobiographies qui semblent ne concerner que peu de lecteurs, soit énervés devant ce genre littéraire qui transforme n’importe qui en un écrivain publiable, soit trop compatissants à en devenir mièvres.

Sauf que cette fois, l’auteur est hautement recommandable et ne colle pas avec le profil de l’ancien malade en soif de reconnaissance. Car Michela Marzano est professeur de philosophie dans une prestigieuse université française et qu’elle a déjà publié cinq livres. Alors pourquoi écrire ce témoignage intimiste ? Pour écraser les préjugés sur l’anorexie, une fois pour toutes. Pour dénoncer les idées trop simples qui considèrent que c’est une maladie dont le malade est lui-même coupable, que c’est seulement un souci d’apparence, une difficulté à assumer sa féminité. Pour dire aussi, et répéter, que l’anorexie n’est qu’un symptôme, que la cause est un mal bien plus profond dont on ne guérit pas en avalant de nouveau quelques bouchées.

Dans ce livre, l’auteur dévoile forcément sa vie privée mais aucun passage ne semble trop voyeur. Elle l’évoque par petites touches, à l’instar d’un peintre impressionniste ; elle ne laisse que des indices, des mots qui font écho à ses traumatismes, des traces d’elle-même. Au lecteur de tout assembler, de ne pas se perdre dans ce récit où les événements n’apparaissent pas dans un ordre chronologique, où les réflexions se croisent, où des pensées ou des citations de philosophes viennent étayer les propos (Kant, Descartes, Lacan…). Pas de tournures de phrases compliquées. Expliquer l’anorexie et le lent processus de guérison le sont suffisamment : nul besoin d’alourdir la tâche. Dire pourquoi et comment, voilà les deux motivations majeures de Michela Marzano : pourquoi a-t-elle fini par ne peser que 35 kilos ? Comment a-t-elle réussi à survivre ? Raconter comment elle s’est évadée de ce désespoir et de cette souffrance. Décrire les longues séances de thérapie, les questionnements douloureux ("rien ne change si on ne creuse pas en profondeur").

Elle accepte de nous parler de son père dès les premières pages, de celui qui l‘a contrainte à se renier pour être à l’image de ce qu’il désirait. Elle appuie sur ses errements et ses erreurs, l’incompréhension de ses amis, leur éloignement aussi, qu’elle a souhaité "parce qu’ils ne (l’)avaient pas consolée, parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre". Alors que finalement elle n’avait qu’une envie ; qu’ils la prennent simplement dans leurs bras, qu’ils soient perpétuellement présents pour lui prouver qu’elle méritait d’être aimée pour elle-même, et non pour le personnage à la vie parfaite qu’elle s’était créé. "Essayez de vous mettre à la place de quelqu’un qui se sent obligé de se justifier en permanence. Essayez d’imaginer une vie guidée par le sentiment de devoir toujours faire quelque chose pour lui donner un sens, tout en étant persuadé que vous n’y arriverez jamais. Que les autres font mieux. Que vous ne valez rien, ne servez à rien." Voilà le vrai problème de l’auteur, la cause de son anorexie : la difficulté de s’accepter et de s’aimer, même dans ses imperfections.

Michela Marzano a écrit un témoignage poignant sans sombrer dans le drame et les larmes. Bien sûr, ceux qui sont persuadés qu’ils vont toujours bien, que rien n’ébranle leur équilibre psychique, peuvent passer leur chemin : ils s’ennuieront, voire mépriseront ce livre. Pour ceux qui, par contre, se sont déjà retrouvés face à un profond désespoir (qu’il soit le leur ou celui d’un proche), Légère comme un papillon apportera des clefs pour comprendre, et beaucoup d’espoir. ""Et donc de l’espoir" devrai-je écrire ; car la philosophe démontre bien comment la compréhension contribue à la guérison. Il y a énormément de réflexions à extirper de ce livre, de mots à noter pour se retrouver. Et d’appels à l’amour aussi car "l’éducation morale est importante mais jamais elle ne peut remplacer l’amour. Ce n’est que l’amour qui permet à l’autre d’exister  vraiment."